La ville déserte (Nouvelle)

La ville déserte

Isabella conduisait la voiture de son père, un vieux break usé par les longs trajets entre la pittoresque demeure et l’usine d’assemblage. La rue était sombre malgré les réverbères allumés. C’était donc la nuit. Par contre elle n’avait aucune indication sur le lieu.

Quelques arbres et bâtiments lui paraissaient familiers, mais, il lui semblait qu’ils n’étaient pas à leur place. Cela n’avait aucun sens.
Sa mémoire était mise à rude épreuve pour tenter de clarifier la situation, comprendre ce qui se passait. Et puis d’abord, comment se faisait-il qu’elle sache conduire ? Elle, une gamine de dix ans, grande comme trois pommes ? Pourtant c’était bien elle, derrière le volant ! Elle qui freinait, accélérait, tournait à droite puis à gauche et qui déboulait à une vitesse vertigineuse dans les rues de cette ville déserte.
Pas un chat. Gris ou noir.
Pas un bruit, même pas celui du moteur. Silence !
Le vent était frais, la nuit calme. La route était toute droite depuis un moment et semblait se perdre dans l’infinie noirceur que dissipaient tant bien que mal ses phares. La voiture filait comme une fusée mais Isabella ne voyait pas ses pieds, n’avait pas conscience de toucher les pédales, mais était sûre d’une chose : elle conduisait bel et bien.

Qui le lui avait appris ? Mémoire visuelle ? À force de regarder faire son père ? Non. Voir défiler les bâtiments, les paysages puis disparaître au loin, était son unique occupation en voiture en écoutant la radio quand cette dernière daignait jouer. Elle observait les terres brûlées, les verts pâturages qui se succédaient et les immeubles flambants neufs narguant de vieilles constructions, délabrées. Alors quoi ? Que se passait-il ?
Elle prit conscience qu’elle ne voyait pas au loin. Comment dire, elle ne voyait que ce qui était proche, comme si le paysage se créait à mesure qu’elle avançait et s’effaçait aussitôt dépassé. Englouti par le néant. Gommé, effacé. Il n’existait plus, et plus grave, se modifiait, se réinventait, à moins que ce n’était que le fruit de son imagination. Son institutrice avait coutume de lui dire, en classe : « Isabella, revenez de votre rêverie ! »

Les rires explosaient immédiatement et en chœur. C’est qu’elle lisait beaucoup, des romans ou les héros, des aventuriers livraient des batailles, combattant des créatures terribles, voyageant au centre de la terre. Les histoires de princesse ne l’intéressaient guère. Blanche Neige, Cendrillon, du pareil au même.
Elle en était là de ses réflexions quand la lumière dans son rétroviseur intérieur fit bondir son cœur dans sa poitrine. Elle était poursuivie, pourchassée. Pourquoi ? Par qui ?
L’autre voiture était apparue comme par magie, mais dans sa tête, elle avait toujours été là. Elle avait juste oubliée. La course poursuite avait commencé un peu plus tôt.
Que lui voulait-on ? Qui était ces gens derrière ou cette personne ? Quel sort lui réservait-on ?
Toutes ces questions ne trouvaient point de réponse et l’angoissaient d’avantage.
Elle sentit les gouttes de sueurs perler sur son front, se détacher et s’écraser sur son polo blanc, l’uniforme de son école : « Les Amandiers en Fleur ». Sur le côté gauche du vêtement, un amandier tout vert en ornement.
Une musique familière envahit l’habitacle, une chanson dont le rythme rapide rappelait les battements de son cœur. Mais…la radio…elle était éteinte ! Oui, c’est sûr ? Non ? Peut-être ! Pff ! Aucune idée.

Les paroles devenaient confuses, insensées. Rien n’avait de sens. Rien.
_ « Papa, maman ! »
Cette fois-ci, c’était sa voix, mais avait-elle parlé ?
Oui, papa, maman, où sont-ils, que font-ils ? Et si c’étaient eux derrière ? Eux qui venaient la secourir ? Secourir, secourir ? Mais de quel danger ?
Soudain, la voiture s’arrêta, elle descendit. Avait-elle ouvert la portière ?
Sa mère courait vers elle les bras ouverte, souriante.
_ « Tu nous as fait une de ces frayeurs ! »
Son père ne disait rien. D’ailleurs, elle ne voyait pas ses traits. Sans savoir comment, elle se retrouva assise à l’arrière de cette autre voiture qui la ramenait chez elle. C’est ce que lui avait assuré maman : « Viens on rentre à la maison ! »
De nouveau, le paysage changeait, un mélange de choses connues et d’autres sorties d’un roman d’aventure, ou presque.
Cette voiture était neuve, avec des sièges moelleux, pas comme celle qu’elle venait d’abandonner. Elle avait l’impression d’être dans une soucoupe, que le véhicule flottait.

_ « On y est ma chérie, annonça son père. »
Il avait coutume de l’appeler « ma p’tite chérie » mais là, il y avait quelque chose d’étrange dans la façon que cela avait été prononcé.
Elle ne reconnaissait pas la maison modeste, ni ce chien qui vint la renifler.
_ « Milord est venu t’accueillir, vois, il est aussi content que nous. On t’a enfin retrouvée, tu ne partiras plus ! »
La maison était…immense, avec des meubles partout, des fenêtres vitrées, des portes en aluminium blanc, des plantes d’intérieur, des tableaux, des jouets sur le plancher et un escalier menant à l’étage.
Un étage ! Vraiment bizarre.
Elle avait tant de question mais ne pouvait en poser une seule. Incapable de questionner, seulement d’agir comme si tout était normal, ou alors…elle rêvait…oui, les rêves ou on ne contrôle rien.
_ « Viens manger quelque chose, lui lança son père »
Son visage était flou, comme absent. La voix était bien celle de cet homme de 49 ans qui la chouchoutait quand elle avait mal, un homme grand et fort, aux cheveux grisonnants, rasé de près. Un homme bon, chaleureux, un père parfait, attentionné.
Là, il était froid, distant. Était-ce dû à sa fugue ?
Sa mère plaça devant elle un bol de soupe, un bouillon indéfinissable. Levant les yeux, elle arrêta son regard sur cette femme dont les cheveux longs et bruns étaient devenus courts et roux en moins d’un quart d’heure.
_ « Maman, tes… »
Isabella ne finit pas sa phrase, sa mère était subitement redevenue cette belle brune à cheveux longs et son bol était désormais vide. Visiblement, elle avait tout mangé.
_ « Montes, brosses-toi les dents et couches-toi. On vient te dire bonsoir. »

À l’étage, elle retrouva sa chambre, comme elle la connaissait, son placard contre le mur du fond, face à elle, son bureau où elle rangeait ses nombreux livres, au-dessous, ses chaussures et dessus, sa lampe de chevet qu’elle gardait allumée la nuit.
Le lit était fait, mais les draps n’avaient pas ce parfum si agréable qu’elle affectionnait. Ses pas devenaient lourds. Elle s’endormait brusquement.
Dans la salle de bain, elle retrouva sa brosse à dent mais le décor était plus luxueux. Elle se brossa les dents puis tira sur elle la couverture. Il faisait bon, mais elle transpirait à grosse gouttes. Elle sombra dans un rêve.

La porte s’entrouvrît et elle aperçut par l’entrebâillement, ses parents debout collés l’un contre l’autre. Elle ne voyait pas leur visage. Ils marmonnaient des mots dont elle ne saisissait pas le sens. Ils s’approchaient et en même temps ne parvenaient pas à l’atteindre. Ils étaient difformes. Milord les accompagnait. Il n’avait plus rien du chien qui était venu la lécher en arrivant à cette étrange demeure.
Il se tenait sur ses pattes arrière, la gueule ouverte laissant voir une langue rouge et des dents aiguisées.
Elle poussa un cri de toutes ses forces, cri que même elle n’entendit pas. Elle réessaya. Pas mieux.
Aucun son audible et les monstres étaient sur elle, la dévisageant comme un poulet dans une rôtissoire.
Elle ferma les yeux, serra les paupières et compta dans sa tête : « 10, 8, 7, 9,20, 17, 6, 4, 3, 5.. », les rouvrit.
La rue était toujours aussi déserte, mal éclairée. Elle avait repris place derrière le volant du vieux break et filait dans les ténèbres poursuivie par Milord affamé et ses complices. Il avait un atout de taille, son flaire.

La voiture fit une embardée et elle se retrouva éjectée. Isabella se mit à courir dans un décor qui ne bougeait point. Elle faisait du sur place. Impossible, elle était plaquée au sol et au-dessus d’elle, les trois olibrius la secouaient en l’interpellant.
_«Isabella réveille-toi ! »

© 2015 Rénorin Laurent.
Tous droits réservés.
12/10/15

 

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